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IV - Une expérience avant tout personnelle

Stanley Kubrick l'a lui même précisé : ce film est avant tout une expérience visuelle qui "contourne l'entendement et ses constructions verbales, pour pénétrer directement l'inconscient avec son contenu émotionnel et philosophique". Il a voulu faire de "2001 : l'Odyssée de l'Espace" : "une expérience profondément subjective qui atteigne le spectateur à un niveau profond de conscience".

Et si un certain nombre d'auteurs ont tenté, avec une grande minutie, d'expliquer le film, il semble que ce dernier soit avant tout une expérience personnel intraduisible par les mots. Ce n'est d'ailleurs pas par hasard que Kubrick a choisi les plus grands aires de musiques classiques pour illustrer un certain nombre de séquences.

La ressortie au cinéma est une occasion unique de redécouvrir ce chef-d'œuvre, que de nombreuses rediffusions télévisées n'ont jamais pu restituer à sa juste valeur. Malgré cette indiscutable subjectivité, le film n'en demeure pas moins une réflexion métaphysique profonde sur l'existence même de l'homme et sa raison d'être ; le mystérieux monolithe constitue, au sens propre comme au sens figuré, la pierre angulaire du film et les différentes interprétations qui ont été proposées ont souvent été très contradictoires.

La réalisation sereine qui accompagne cette réflexion à le double avantage de faire corps avec le message optimiste qu'a voulu faire passer le réalisateur, et de constituer, isolée du scénario, une oeuvre esthétique majeure du cinéma. Une seule vision ne suffit donc pas pour se rendre compte des multiples facettes d'un film qui, en étant proposé à un très large public, a réussi à communiquer un message concernant la Condition de l'homme que les films d'auteurs les plus reconnus ne sont jamais parvenus à transmettre.


V - Une analyse possible

Il serait présomptueux de proposer une analyse exhaustive de "2001 : l'odyssée de l'espace". Celui-ci fait encore aujourd'hui l'objet de dizaine d'analyses extrêmement détaillés dans des forums et sites de cinéma, et autres ouvrages consacrés à Kubrick dont il faut connaître la personnalité pour comprendre certains aspects du film.

1 - Une construction en 4 parties

Kubrick a artificiellement divisé son œuvre en trois parties bien distinctes complètement indépendantes du temps puisque c'est dans la première partie, "L'Aube de l'humanité", que le spectateur est amené à effectuer un bon de quatre millions d'années en avant (dans la séquence finale, cette notion de temps est d'ailleurs complètement abolie).

Cette construction particulière nous permet de déduire le détachement du réalisateur à se plier à toute les formalités d'un scénario classique.
La première partie va d'ailleurs dans ce sens ; pouvait-t-on s'attendre à voir décrire dans un des films fantastiques les plus attendues de son époque la description des habitudes de vie de nos plus vieux ancêtres pendant près de 20 minutes sans autres dialogues que des grognements ?

Cette partie est pourtant nécessaire ; elle représente de façon flagrante l' Origine de l'homme ; toute notion de cycle de vie est en effet à cette instant exclue. L'apparition soudaine du monolithe matérialise ce point zéro en bouleversant la nature des anthropoïdes dont le comportement s'apparentait jusque-là à ceux des animaux ; l'un d'entre eux se met alors à utiliser intelligemment ce qu'il a sous la main : un os. Mieux que n'importe quel titre, la transition de l'os projeté en l'air et substitué par un vaisseau, quatre millions d'années plus tard, cristallise le passage de la première à la deuxième partie.

La deuxième partie s'apparente en de nombreux point à la première ; le monolithe conserve son mystère, tout juste émet-on des hypothèses peut-être un peu hâtives sur une possible manifestation extraterrestre. Aux conflits inter-tribus de la première partie, on peut opposer la glaciale cohabitation américano-russe longuement évoquée dans la seconde. Enfin, une découverte importante est faite : le monolithe émettrait des ondes vers Jupiter ; un pont d'or pour permettre à l'histoire de se poursuivre.

La troisième partie aurait pu constituer un film à elle toute-seule. Le monolithe n'y apparaît pas. Kubrick se focalise sur les rapports entre le héros et l'ordinateur HAL. Cette partie symbolise le douloureux voyage de l'Homme vers l'inconnue, symbolisé par le monolithe. Kubrick y développe une réflexion ambiguë sur les rapports de l'Homme avec son environnement, infiniment plus complexes que dans la première partie.

Enfin, la dernière partie, indescriptible, presque exclusivement spirituelle, est une invitation à un voyage vers l'infini. Là encore, de très nombreuses interprétations ont été proposées. Tout juste s'accorde-t-on à dire que celle-ci cristallise la manifestation d'un éternel recommencement, par opposition à la première partie. Elle constitue aussi la séquence qui nécessite le moins d'être interprété ; c'est en effet dans celle-ci que les mots de Kubrick parlant d'"expérience intensemment subjective" prennent tout leur sens. Une fin qu'il qualifie également d'"assez allusive" sous-entendant certainement par là : allusive à la philosophie Nietzschienne (recherche du surhomme, cycle de la vie...)

2 - Le rôle des hommes

Kubrick et Clarke ayant voulu proposer une réflexion philosophique sur la Condition de l'Homme, le héros de "2001, l'Odyssée de l'Espace" n'est autre que l'Etre humain lui-même, incarné successivement en anthropoïde, puis au travers des traits de l'astronaute David Bowman, puis en vieillard et enfin en foetus.
Le scénario s'attarde ainsi à décrire l'évolution de ce héros particulier au sein d'un environnement qu'il tente de dominer par ses connaissances. Pour simplifier, on pourrait affirmer que Kubrick pose un point de départ à cette évolution, l'apparition symbolique du monolithe, mais ne pose aucune fin si ce n'est celle de l'aboutissement à un cycle. L'apparition du monolithe materialise le passage de l'état quasi-animal de ces anthropoïdes à celui d'être humain primitif.

Celui-ci accorde donc à l'homme le statut d'être Libre, concept aussi bien religieux que politique qui va engendrer en tout premier lieu la haine de l'Homme envers son prochain. En effet, à peine apparu, le monolithe inspire à l'homme de se munir d'une arme, un os, pour s'imposer auprès de ses semblables, non par haine pure ou par instinct de survie, simplement comme une façon primitive d'affirmer son existence en tant qu'être humain conscient de lui-même. La clé est alors donnée pour comprendre les quatre millions d'années qui suivent cet instant. "Ne nous y attardons pas" semble nous dire Kubrick.

Le voyage sur la Lune de la deuxième partie, souvent considéré comme mineur par rapport au reste du film, y apparaît d'ailleurs comme un rappel ; l'homme a progressé mais reste encore craintif, comme le sont les russes de l'eventuel propagation d'un virus sur la Lune, et méfiant envers son prochain (les rapports américano-russes demeurent courtois mais glaciaux ).
Notons qu'à cet instant, l'homme n'est plus simplement conscient de son existence, il est devenu raisonnable. Or c'est cette opposition entre la conscience et la raison qui fera l'objet d'une réflexion dans la troisième partie, au travers des rapports entre Bowman et Hal. . A plusieurs reprises, le scénario évoque le fait que Hal est suffisamment puissant pour avoir les caractéristiques d'un être ayant conscience de lui-même, cette conscience en lui grandira à l'approche du monolithe.

La notion de Raison lui est cependant complètement inconnu, ce qui fait de lui un être faible (faiblesse mise à jour lors de sa "mise à mort") et de l'homme un être supérieur. Dans cette optique, ce dernier représente la pensée unique et parfaite qu'il est nécessaire d'imposer à tous par la force si nécessaire, une sorte de dictateur. Dans la dernière partie du film, l'Homme est invité à un voyage représentant son passage à l'état de Surhomme, ou encore de pure Esprit. Cet ultime passage abolit toute barrière temporelle et introduit la notion du cycle de la vie.

Kubrick évoque visuellement quelques idées métaphysiques mais ne se permet pas de donner une solution unique, préférant laisser au spectateur le soin d'aller plus loin dans la réflexion. Nous nous garderons de faire le moindre développement philosophique sur cette fin qui représente avant tout, comme nous l'avons déjà évoqué plus haut, une expérience personnelle.

3 - Les différentes interprétations du monolithe

Le monolithe noir a fait l'objet de nombreuses interprétations aussi contradictoires que complémentaires puisque Kubrick et Clarke se sont toujours garder de donner la moindre explicatio. Dans la nouvelle initiale de Clarke "The Sentinel", le volume donnée est d'ailleurs symbolique : [1x1] x [2x2] x [3x3x3] . En outre, le monolithe apparaît toujours à des moments clé du film ; notamment à chaque étape de l'évolution de l'Homme qui finalement ne réussira pas à percer le mystère de la Pierre.
On peut enfin remarquer que le monolithe n'est pas fixe ; il se trouve d'abord sur Terre puis sur la Lune, puis est en mouvement dans l'Espace et enfin, après s'être retrouvé parfaitement aligné dans l'espace avec les autres planètes du système solaire, se révèle au pied du lit de mort de Bowman, toujours à proximité de l'Homme.

Chaque apparition donne d'ailleurs lieu à une mise en scène d'une rare ingéniosité. Un certain nombre d'auteurs ont interprété le monolithe comme une référence à la pierre noire de la mecque vers laquelle doivent se tourner les musulmans lors de chacune de leur prière. Physiquement et symboliquement, il est clair que les deux entités ont de nombreux point communs, ce qui impliquerait que le film propose aussi une réflexion sur Dieu et la religion.

On a aussi émis l'hypothèse que le monolithe était une référence aux pierres de Stonehenge en Angleterre. Là encore, les ressemblances sont frappantes. Ces pierres sont un impressionnant monument mégalithique construit entre le néolithique et l'âge de bronze, constitué de monolithes disposés en quatre cercles concentriques et dont l'orientation laisse supposer qu'il s'agissait d'un sanctuaire solaire.

 

Certains plans de l'aube à travers le monolithe nous confirme bien qu'il s'agit d'une référence à ce monument. Le monolithe peut, de la même facon, être rapproché des créations du géologue-explorateur Ernest Furchs. Il n'est en fait pas possible de donner une signification unique à celui-ci. Il symbolise avant tout l'abstraction pure. En cela, on peut débattre à l'infini des concepts qu'il peut inspirer : l'inconnu, le progrès, la spiritualité, voire, comme l'émettent les personnages du film, la manifestation d'une forme de vie extra-terrestre (à leur niveau, qu'est-ce que cela aurait-il pu être d'autre ?). Mais, finalement, aucune de ces notions n'apparaît pleinement satisfaisantes.

Cette évidente subjectivité nous amène donc à conclure que ce monolithe s'impose simplement à l'homme, et l'accompagne dans son évolution et son ouverture au monde.

 

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