|
|

| Kinomax : Bonjour, peux-tu nous
dire un petit peu comment tu as franchi le cap et commencer à
réaliser ?
Olivier Ciappa : D'un côté, les
écoles de cinéma étaient trop chères
pour moi, et de l'autre, aucune société de production
ne voulait me financer parce que je n'avais rien fait. Vu que
j'étais dans un cul-de-sac, j'ai donc décidé
de consacrer plusieurs mois à bosser comme un malade
afin d'auto-produire mon premier court métrage. Quand
il a été fini, il a fallu que je trouve un distributeur,
et je suis allé vers Antiprod parce que c'était
le seul à exploiter des courts métrages en DVD.
Comment t'y es-tu pris pour mettre en place
la pré-production de ces courts ?
Heu
Disons que je suis spécialiste du harcèlement
téléphonique pour convaincre les techniciens ou
acteurs qui me plaisent de venir sur mes projets, et c'est pas
toujours facile ! Allez convaincre Chantal Goya de faire une
chanson dans un film où il y aura Titof le hardeur, ou
Roger Carrel de venir enregistrer à Guillaume Tell à
partir de minuit, tout ça sans être payé,
vous m'en direz des nouvelles
Comment se déroule la budgétisation
de ces courts ?
Ça consiste en gros à évaluer
tout ce dont on a besoin. Ensuite, retour à la case "
harcèlement téléphonique " auprès
des laboratoires et autres fournisseurs pour obtenir le prix
le plus bas, venir les voir dans leur bureau, et pleurer encore.
Après, il n'y a plus qu'à faire les comptes de
ce qu'on doit payer.
|


|
|



|
Y a-t-il une 'ligne éditoriale' gay
pour les productions anti-prod, quel que soit le sujet du film
traité ?
Tout à fait. C'est une ligne éditoriale
qui leur tient très à cur. À de rares
exceptions près comme mon premier film, "Le Fabuleux
destin de Perrine Martin", qui est une fantaisie sans doute
un peu kitsch mais absolument pas estampillée "gay",
les gens d'Antiprod sont très attachés à
ce point. Ça possède le mérite d'annoncer
tout de suite la couleur, mais quand la cinéphilie doit
s'effacer devant le militantisme, c'est parfois gênant.
D'où t'es venu l'idée de base
du 'Cas d'O' ?
J'avais vu les courts métrages d'Antiprod
et les films qu'ils distribuaient, et j'étais révolté
de voir que la sexualité des personnages était
le cur de tous ces films, comme si être gay était
une maladie, un problème ou un phénomène.
Alors je me suis dit : "Pourquoi ne pas faire un film qui
banaliserait complètement l'homosexualité ?"
Dès la première séquence du "Cas d'O",
le spectateur saurait que les deux héros seraient gays,
mais ça passerait très vite au second plan dans
la mesure où une véritable histoire s'installerait.
J'ai donc repris un scénario que j'avais écrit
au lycée, où deux amis se retrouvaient coincés
dans une maison avec une statuette qui prend vie, j'ai modifié
leurs rapports, et l'histoire a pris une tout autre direction.
Comment s'est passé le tournage du 'Cas d'O' ? D'après
le making-of, tu as eu des petits problèmes avec un acteur
Quand vous faites un court métrage, vous
ne pouvez payer personne. Du coup, il faut s'attendre à
ce qu'un technicien ou un acteur vous lâche à tout
moment si on lui fait une proposition plus lucrative. Ce comédien,
c'était François-Xavier Noah, le courtisan d'Isabelle
Adjani dans " La Dame aux camélias ". Le problème,
c'est qu'il est parti à deux jours du tournage alors
qu'on avait répété pendant près
de deux mois. Et comme je n'avais pas le temps de reformer un
tandem, il a donc fallu que je trouve un comédien qui
puisse assurer sans aucune répétition, avec de
longs plans séquences chorégraphiés au
steadycam.
|
|
Ton montage final du 'Cas d'O' est il proche de tes prévisions
ou as-tu coupé beaucoup ?
Le film était très storyboardé.
Avec le budget qu'on avait, c'était pratiquement du "
une prise par plan ". Il ne fallait pas se tromper. Donc
non, on n'a pas coupé au montage. En revanche, j'ai dû
sabrer une petite partie du scénario et compresser le
rythme général du film car, toujours pour des
raisons budgétaires, on a dû tourner en deux fois
moins de temps que prévu.
Comment as-tu eu l'idée d'engager Filip Nikolitch
(ex leader des '2be3') pour interpréter un petit rôle
?
Filip, qui avait lu le scénario chez
son manager alors que je n'avais pas du tout pensé à
lui, voulait absolument tenir le rôle principal. Moi,
j'étais moins convaincu. Je ne voulais pas que tout le
monde dise : "C'est le film avec Filip des 2B3". C'est
un très bon acteur, mais ce qui me paraît intéressant
avec lui, c'est de casser son image de Boys' Band. Or le héros
de l'histoire n'est pas un modèle de contre-emploi. Par
contre, avec son personnage de vendeur mystique, on a pu contourner
tous les clichés et le rendre méconnaissable.
C'est la lumière qui semble l'élément
qui ressort le plus nettement du 'Cas d'O', est ce un aspect
que tu as particulièrement travaillé ?
Oh que oui ! Mon film est un thriller, mais
je voulais lui donner un côté magique. L'objectif
était donc de créer une lumière aussi riche
et originale que possible en opposant notamment des extérieurs
très froids et très bleus avec des intérieurs
très sombres et très chauds. C'était dur,
parce qu'on n'a pu obtenir que deux heures d'étalonnage
numérique, et il a fallu travailler très vite
sans jamais revenir en arrière.
|



|
|



|
Quels échos as-tu eu lors de la présentation
de tes courts ?
"Perrine Martin" était un petit
film de divertissement, donc il a plutôt plu. "Le
Cas d'O", c'est autre chose. J'ai eu des avis très
négatifs. Les gens ne comprenaient pas la fin, et on
m'a beaucoup reproché le jeu des deux comédiens.
Sans oublier les festivals gays où je me suis fait traiter
d'anti-homo, voire de "pro-hétéro",
parce que les deux mecs ne s'embrassaient même pas...
Paradoxalement, Antiprod a reçu pour la première
fois des lettres de fans qui disaient adorer le film et le regarder
en boucle. Les deux attitudes me semblent extrêmes et
pas très justifiées
Aujourd'hui, quel regard portes-tu sur ces
deux courts ?
"Perrine Martin" est un projet modeste,
mais je trouve qu'il se tient et qu'il représente bien
mon univers. Cela dit, ce n'est pas un vrai " film ",
plutôt une succession de saynètes sans véritable
lien. Quant au " Cas d'O ", je le considère
carrément comme un échec. Bien sur, on a relevé
pari technique avec peu de moyens, mais j'ai sans doute été
trop ambitieux. J'ai pourtant l'impression que tous les postes
techniques sont impeccables. Regardez l'image ou la musique
: pas une erreur. Les seuls trucs qui clochent viennent en grande
partie du réalisateur. Le jeu approximatif des comédiens,
le fait que le tandem de héros ne fonctionne pas très
bien, c'est moi, même si je m'accorde des circonstances
atténuantes compte-tenu de la défection François-Xavier
Noah et si celui qui l'a remplacé au pied levé
a fait le maximum. La compréhension flottante de l'histoire,
l'obligation d'aller à l'essentiel sans prendre le temps
de laisser monter la tension à cause des coupes sauvages
dont je vous ai parlé, c'est encore moi. La prétention
absurde de vouloir réussir quelque chose d'impeccable
du premier coup, idem. Mais je ne suis pas complètement
maso : ma grande fierté, c'est de m'être découvert
des capacités de " chef d'équipe " ,
de gars fédérateur capable de rallier une petite
famille prête à le suivre dans ses délires.
La preuve, la quasi totalité des techniciens du "
Cas d'O " avaient travaillé sur " Perrine Martin
", et on a plusieurs projets ensemble.
Y a-t-il des uvres qui t'ont influencé
directement pour tes cours, auxquelles tu fais des clins d'il
(hormis 'Amélie Poulain', bien entendu) ?
Bien sûr, mais la liste serait trop longue.
En fait, ce sont surtout des inspirations d'ordre technique.
On s'est même créé sur deux films un langage
cinématographique par rapport à nos références.
Quand on disait en photo : "Ça fait trop Claire
Denis", il fallait comprendre que la lumière était
trop terne. "Un peu plus Panic Room", ça voulait
dire que l'éclairage au néon n'était pas
assez vert. "Plus de Minority Report", c'est que ce
n'était pas assez bleu. "On dirait du Jacques Demy",
c'était des couleurs bien pétantes qui donnaient
un résultat super moche. En musique, pareil. "Un
peu moins Navarro" : le synthé craignait à
mort. "Plus Alan Menken" : il fallait rajouter des
cordes. "Plus Danny Elfman" : on n'entendait pas assez
les churs d'enfants.
|
|
Techniquement, tu as mis les moyens pour
proposer des pistes multi-canal
Etait-ce une obligation
pour maîtriser tous les effets du film, ou simplement
pour bénéficier de tous les avantages du dvd ?
Est-ce un film qui est davantage fait pour le cinéma
ou le DVD ?
Comme je suis un fan de 5.1, je trouve inconcevable
de faire un film en mono, encore plus quand il s'agit d'un thriller
avec des effets surnaturels. C'est le genre idéal. Maintenant,
c'est vrai que ce n'est pas l'avis de tout le monde, et qu'en
France, il faut se battre pour obtenir ces technologies car
de nombreuses personnes n'en voient pas l'intérêt,
surtout pour un court métrage. Pourtant, à mes
yeux, la seule différence entre un court et un long métrage,
c'est la durée. "Le Cas d'O" a été
donc entièrement conçu pour le cinéma.
Le 5.1 s'applique à une configuration salle, l'étalonnage
est celui d'une une exploitation en pellicule
Mais en
fait, il vaut mieux le voir en DVD : l'histoire est tellement
compliqué que le spectateur peut revenir en arrière
!
Quel il portes-tu sur le développement
du dvd ? Es-tu toi-même équipé ? es-ce un
moyen pour toi de découvrir un autre cinéma ?
Comme je vous l'ai dit, je n'ai pas fait d'école
de cinéma, et c'est grâce au laserdisc, puis au
DVD que je me suis fait l'essentiel de ma culture filmique.
Les commentaires audio, les bonus
C'est là que
j'ai tout appris, et il ne se passe pas une journée sans
que je ne " bouffe " un DVD. Mais je crois qu'il y
a encore beaucoup de travail à faire sur ce support.
J'ai souvent l'impression que ce qui devrait être un "plus"
n'est au fond qu'une opération marketing. Regardez le
DTS : quand je vois des films avec quatre pistes 5.1, dont deux
en DTS, je me dis qu'on prend vraiment le spectateur pour un
con. Avec la compression, ça ne sert à rien et
ça bouffe sur la qualité du son et de l'image.
Il y a aussi le logo THX, qui apparaît sur tout et n'importe
quoi. Même sur les DVD des blocksusters, on ne sent presque
jamais la moindre implication qualitative. Le dernier en date,
c'est "Freaky Friday" : il y a le beau logo THX sur
la jaquette, mais quand on regarde le film, on s'aperçoit
que seuls les rouges et les noirs ont été étalonnés,
et que les autres couleurs sont complètement ternes.
Quant à la nouvelle version d'Alien 4, c'est encore pire.
On n'a l'impression que Darius Khondji le chef opérateur
ne s'est pas donné la peine de rétalonner son
film entre le cinéma et la vidéo.
Comment te décrirais-tu comme cinéphile ? Quel
cinéma aimes-tu ? Y vas-tu souvent ?
J'adore le cinéma. Je dois y aller trois
ou quatre fois par semaine. Parfois, j'ai tellement hâte
de voir certains films que je vais directement les découvrir
à Los Angeles tant je suis incapable d'attendre leur
sortie française. Cela dit, je ne pense pas être
"cinéphile". J'ai une culture cinématographique
axée sur des goûts qui me sont très personnels,
et certains réalisateurs dits "cultes" comme
Lynch, Tarantino ou Cronenberg me laissent complètement
indifférent. Quant à définir le cinéma
que j'aime
Je ne sais pas si c'est très cohérent,
mais je suis par exemple un grand fan de Robert Zemeckis, Tim
Burton, David Fincher, Baz Lurman, Paul Verhoeven, Stephen Daldry,
Anthony Minghella ou Jean Pierre Jeunet. À vous de tisser
des liens, si ça vous amuse ! Sinon, je suis aussi un
gros malade de comédies musicales et d'animation.
Y a-t-il des films que tu as vu récemment
qui t'ont particulièrement marqué ?
"La Maison sur l'Océan" de
Irwin Winkler. Là encore, c'est certainement pour des
raisons personnelles, mais j'ai trouvé ce film d'une
force incroyable. Krinstin Scott Thomas y est éblouissante.
Il y a aussi "The Hours". J'ai l'impression que ce
film est parfait. Des trois comédiennes, à la
musique de Philip Glass en passant parle montage qui lie les
trois époques, je trouve ça grandiose.
|



|
|


|
Avec quels acteurs souhaiterais tu travailler
sur tes prochains métrages ?
Autant placer la barre haut. Je rêve de
diriger un jour Natalie Portman. Sinon, ce sont des comédiens
peu connus en France mais que j'adore : Susan Egan, Kerry Butler,
Bernadette Peters, Heather Headley ou la française Robert
par exemple. En fait, il y a deux personnes avec qui j'aimerais
vraiment m'associer sur un projet et le jour où ça
se fera, je crois que je serais le plus heureux des hommes.
Il s'agit du dessinateur Glen Keane et le compositeur Alan Menken.
Ce sont les deux seules personnes dont je peux dire que je suis
complètement fan.
Quels sont tes prochains projets ?
Je prépare un long métrage basé
sur les '10 petits nègres' et je travaille sur un court
métrage en comédie musicale, toujours avec Antiprod.
Une histoire de Cruella moderne, de casting de princesse et
de prince transformé en crapaud
. Et je réalise
en répondant à votre que question que, finalement,
je suis bien maso à 100% puisqu'on a mis la barre encore
plus haut que Le Cas d'O avec un budget pas beaucoup plus élevé.
Orchestre symphonique, intro en dessin animé, personnage
en 3D mélangé aux comédiens, des matte
paintings, gros décors
Je suis étonné
parce que tous les chanteurs que j'ai réussis à
approcher pour leur parler du projet semblent très enthousiastes
et je dois avouer que pour l'instant, on a un joli casting.
C'est déjà un début, non ?
|
photos Pierre-Olivier Callede
|